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Erich Eichele

FONDEMENTS THÉOLOGIQUES DE LA PRIÈRE POUR L’UNITÉ.

PERSPECTIVE PROTESTANTE

 

1. Le sens de la semaine oecuménique de prière

Si quelque rédacteur avait à rendre compte dans son journal de cette semaine œcuménique de prière telle qu’elle se déroule dans sa ville, il en décrirait la signification à peu près en ces termes : ce sont des hommes qui cherchent à mettre fin à la misère visible de la division et de la déchirure de la chrétienté sur cette terre. Ils veulent parvenir à une unité de l’Église d’une manière ou d’une autre. Ils souffrent de cette tare de la division et du spectacle peu édifiant qu’elle offre au monde, qui ne voit qu’une poussière de groupements qui s’entre-déchirent. Ils ne peuvent se représenter comment dans ces conditions l’Église chré­tienne peut encore faire face à l’assaut des forces séculières de notre temps, d’autant plus que, par rapport à la population mon­diale, la chrétienté ne représente qu’une faible minorité. Ces gens cherchent aussi à voir comment l’Église chrétienne, dans sa divi­sion, peut faire face aux tâches diaconales croissantes qui lui incombent du fait du changement social rapide qui s’effectue dans le monde ; car c’est leur Seigneur lui-même qui les a chargés de ces tâches par son commandement sur l’amour du prochain. Ils se demandent en particulier, et très sérieusement, comment le christianisme pourra remplir son rôle missionnaire en pro­clamant l’évangile au monde, si lorsqu’il rencontre les idéologies du sécularisme et les doctrines des religions mondiales non chré­tiennes, il dément, par sa désunion et la séparation de ses confes­sions, la vérité même que l’Évangile revendique pour lui-même. Pour cette raison et bien d’autres encore, ils considèrent qu’il est intolérable que dans une société aux dimensions du monde, telle qu’elle est aujourd’hui, la chrétienté persévère dans une sépara­tion née de mentalités étriquées et de cœurs endurcis. C’est pour­quoi, fondés sur la devise « l’union fait la force », ils travaillent à la restauration de l’unité de toutes les Églises séparées. Et parce qu’on est convaincu, dans le christianisme, de la puis­sance de la prière et qu’on sait que ce but suprême de l’unité visible de l’Église ne peut être atteint simplement par une acti­vité de politique ecclésiastique ou par des tractations œcumé­niques, ces chrétiens se souviennent de la parole de leur Sei­gneur : « ut omnes unum sint » et ils organisent cette semaine universelle de prière pour concourir à ce but principal, de manière que le christianisme soit en mesure de mieux servir son maître par le moyen d’une unité visible au monde entier et enfin retrouvée.

Cette manière de concevoir la semaine de prière pour l’unité, si plausible soit-elle à première vue, ne rend cependant pas jus­tice à la nature de cette entreprise. On s’en doutera au fait que c’est une semaine de prière pour (en allemand : für = en faveur de) l’unité et non pour (en allemand : um = pour obtenir) l’unité des chrétiens. Il faut noter la distinction. C’est la même nuance que si l’on parle d’une femme qui prie pour son enfant ou qui prie pour avoir un enfant. Dans le premier cas, elle prie pour quel­qu’un qui lui est déjà donné et dont elle porte le souci. Dans le second, elle prie pour quelque chose qui lui manque douloureu­sement et qu’elle voudrait beaucoup recevoir. II en va de même ici : si la semaine universelle de prière demandait l’unité des chrétiens, il s’agirait d’une chose que la chrétienté ne possède pas mais qu’elle pourrait recevoir de Dieu en. suivant le chemin de la rencontre œcuménique. Mais si elle prie pour l’unité des chrétiens, le point de départ de sa prière est déjà une unité, une unité déjà donnée par Dieu et qu’on demande à Dieu de restaurer et de rendre réellement efficace. La requête de la prière œcumé­nique pour l’unité des chrétiens ne réside pas dans la recherche d’une unité encore absente et qu’il faudrait constituer, mais dans la recherche d’une unité des chrétiens qui existe déjà et qui doit être préservée pour ne pas rester sans efficacité dans ce monde, soit que les confessions se côtoient avec indifférence, soit qu’elles se séparent en se repliant sur elles-mêmes ou encore qu’elles se dressent les unes contre les autres avec agressivité.


2. La semaine universelle de prière est une semaine de reconnaissance pour notre unité en Christ.

Nous sommes un en Christ, telle est l’unité qui nous est déjà donnée, à nous chrétiens et à nos diverses Églises. Il nous est donné d’en remercier Dieu en le louant par nos actions de grâce. Il s’agit de ce que nous confessons dans le symbole des apôtres lorsque nous proclamons notre foi en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, en dépit de l’éclatement de la chrétienté sur terre et que nous pouvons dire : « Je crois l’Église une, sainte et uni­verselle ». Là aussi, il faut souligner que nous ne disons pas : nous croyons en l’Église – comme nous croyons en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Nous disons : nous croyons l’Église. Par notre foi en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous chrétiens, nous recevons en cadeau l’assurance profonde du fait que l’Église chrétienne une n’est pas un simple rêve ou un but lointain qui ne se réalisera que dans un avenir brumeux, mais qu’elle est déjà réalité. Elle est le don de Dieu qui nous est fait en Jésus-Christ. Il s’est approprié tous ceux qui croient en lui. Aussi sont-ils tous constitués en lui dans l’unité. Cette unité essentielle de l’Église est sans doute dissimulée sous la multipli­cité et la diversité des manifestations terrestres de l’Église. Et c’est bien pour cela qu’il est dit dans la confession de foi : « Nous croyons l’Église » et non « Nous voyons l’Église ». L’incrédule ne peut saisir cette unité de l’Église. Elle n’en est pas pour autant une réalité de l’au-delà, mais elle est dans notre monde empi­rique dans, avec et parmi la multiplicité effective de nos Églises. Nous en prendrons conscience dans notre rapport commun avec celui qui est le Seigneur de l’Église, Jésus-Christ. Dans sa com­munion, nous découvrons notre vie commune avec lui malgré tou­tes les différences et toutes les dissensions que connaît la chré­tienté au cours de son pèlerinage terrestre. Comme il est dit dans 1 Co 12, 4-6 : « II y a diversité des dons, mais un même Esprit. Il y a diversité de ministères, mais un seul Seigneur. Il y a diversité d’énergies, mais un seul Dieu qui opère tout en tous ». Nous trouvons aussi cette unité de l’Église attestée dans Ep 4, 4-6 : « Un corps et un Esprit ; un Seigneur, une foi, un baptême ; un Dieu, Père de tous, qui est au-dessus de tous et parmi tous et en tous ».


La conviction de l’unité présente de l’Église a marqué en 1846 l’essor créateur du mouvement d’unité chrétienne le plus ancien des temps modernes, l’Alliance évangélique. Dans les résolutions de l’assemblée constitutive qu’elle a tenue à Londres, les partici­pants venus d’Églises diverses ont déclaré leur joie unanime de « confesser la vérité glorieuse selon laquelle l’Église du Dieu vivant est une, n’a jamais perdu son unité essentielle et ne la perdra jamais ». Son intention était donc, en se réunissant, « non de chercher à créer cette unité, mais simplement de la confes­ser ». Ils disaient en outre : « Puisque nous sommes un dans la vérité, nous désirons aussi être un de manière visible, autant qu’il est possible. Nous voudrions faire notre possible pour mon­trer aux autres qu’un lien vivant et éternel lie les uns aux autres tous les croyants authentiques dans la communion de l’Église du Christ, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous ».

C’est cette même conviction qui nous rassemble dans les confé­rences œcuméniques. En 1948, à Amsterdam, il a été déclaré : « Dieu a donné à son peuple, en Jésus-Christ, une unité qui est son œuvre et non la nôtre. Nous le louons et lui rendons grâces pour l’action puissante de son Saint-Esprit qui nous a rassemblés pour nous faire découvrir, en dépit de nos divisions, que nous sommes un en Jésus-Christ. » Et en 1954, à Evanston : « Nous parlons en hommes qui ont reconnu au sein du Conseil œcumé­nique qu’une véritable « unité en Christ » leur a été donnée, en dépit de leur désunion en tant qu’Églises ». Cette unité n’est pas une simple affaire de sentiment. Nous en prenons conscience parce qu’elle nous est donnée par Dieu quand le Saint-Esprit nous révèle ce que le Christ a fait pour nous ». Et on ajoute : « Nous avons cette confiance que l’Esprit de Dieu nous en don­nera une vision encore plus profonde et nous fera nous l’appro­prier encore plus pleinement, si nous-mêmes et nos Églises fai­sons un sérieux effort pour comprendre le sens de ce qui nous est déjà accordé. ». Aussi, le point de départ de toute semaine universelle de prière œcuménique est la reconnaissance pour l’unité qui nous est donnée en Christ et qui permet que des chré­tiens, appartenant à des traditions différentes et séparés par des formes différentes de piété, puissent parler ensemble avec Dieu dans la prière et l’intercession, dans la reconnaissance et l’ado­ration, chacun à sa façon ; davantage : qu’ils puissent employer une édition commune de la brochure de prière entre catholiques et protestants, comme cela s’est fait pour la première fois lors de la semaine universelle de prière de 1966 dans les pays de langue allemande.


3. La semaine universelle de prière est une semaine de repentance dans laquelle on se tourne vers Dieu pour être attentifs à sa volonté, dans la situation contradictoire que constituent notre unité en Christ et notre désunion en tant qu'églises.

En 1954, Evanston a entendu un rapport de la section I inti­tulé : « Notre unité en Christ et notre désunion en tant qu’Églises ». C’est la caractéristique de la situation du peuple de Dieu en pèlerinage sur la terre. Evanston disait à ce propos : « Dès l’origine, la discorde a altéré l’unité révélée du peuple du Christ ».


Partant de l’unité de l’Église en Christ, on s’est efforcé honnê­tement de définir la différence qu’il y a entre diversité et désu­nion. On a constaté qu’il existe une diversité qui n’est pas péche­resse, mais bonne, parce qu’elle reflète à la fois la diversité des dons de l’Esprit dans un seul corps et la diversité de la création par un seul créateur. Mais, ajoute-t-on, « lorsque la diversité brise l’unité du corps, elle change de caractère et se mue en cou­pable division ». La tragédie de la chrétienté sur cette terre réside dans le fait que la diversité a conduit en grande partie à la divi­sion, qu’on a compris différemment la volonté de Dieu à l’égard de son Église et qu’à cause de cela, par authentique souci de l’Évangile, par obéissance consciencieuse à la volonté de Dieu, on a rompu la communion chrétienne. En présence de ces faits, le rapport d’Evanston dit de la situation actuelle de la chrétienté : « Où nous ne pouvons pas renoncer à ce qui nous divise, parce que nous croyons que l’obéissance à Dieu nous oblige à tenir bon, c’est le point où nous nous réunirons pour implorer de Dieu sa miséricorde et lui demander sa lumière ». Or, c’est précisément ce point qui nous interdit de vouloir faire de l’Église chrétienne une et sainte qu’atteste la confession de foi et qui est dissimu­lée dans nos Églises séparées un objet de vue au lieu d’un objet de foi. Sans doute, on reprendra toujours la tentative de tirer des plans subtils pour unir nos forces en vue d’évacuer de ce monde les lignes de démarcation et les fossés que nous ne pou­vons pas abandonner, de part et d’autre. Car lorsqu’on ne peut se résoudre simplement à proposer une coexistence dans la tolé­rance de doctrines ecclésiastiques qui s’excluent réciproquement, lorsqu’on refuse de créer une super-Église à partir d’une théorie étrangère à la réalité, en additionnant à la légère les diverses ecclésiologies existantes, c’est toujours la même image qui s’im­pose ; chaque Église souffre de la tragédie de la séparation et implore l’unité telle qu’elle peut se la représenter du point de vue de sa foi et de sa vie ecclésiale. Ainsi, l’Église catholique romaine vise une unité visible de l’Église en invitant toutes les autres à revenir à sa plénitude, plénitude qu’elle est seule à pos­séder par sa foi et sa constitution. Or, les orthodoxes et les pro­testants déclinent cette invitation en répondant qu’ils doivent constater dans ce que Rome nomme « plénitude », tout autre chose qu’une plénitude – une superfluité qui n’est acquise qu’au prix d’un abandon de l’Évangile. Pour l’Église orthodoxe, la voie de l’union passe par le retour aux origines qu’elle est seule à avoir conservées. Ce que conteste le monde occidental en faisant remarquer que la véritable vie de la foi, comme toute vie, inclut aussi une croissance, de sorte que le simple maintien de vénérables rites l’asphyxie plutôt qu’il ne la favorise. Quant aux voix du protestantisme, elles expriment l’opinion que le catholicisme et l’orthodoxie doivent se libérer de toutes les ad­jonctions historiques qui, du point de vue évangélique, ne peuvent subsister en présence du pur Évangile. Ce que le catholicisme et l’orthodoxie contestent en répondant qu’il ne s’agit pas de simples adjonctions humaines mais de valeurs essentielles de l’Église de Jésus-Christ, qui ont été injustement éliminées par la Réfor­mation.

Tout cela révèle qu’on ne prend pas assez au sérieux la multi­plicité des Églises et confessions qui existent à l’heure actuelle. II nous faut en conclure qu’aucune tradition n’est d’office en droit d’exiger des autres traditions qu’elles abandonnent leur caractère au profit d’une autre forme d’obéissance chrétienne. Mais alors, que nous reste-t-il à faire ? Toutes ces réflexions nous conduisent à regarder à Jésus-Christ. Il est notre Seigneur. Il parle lui aussi de l’unité de ses disciples. Le fait que ses paroles sur l’unité de ses disciples, au chapitre 17 de l’évangile selon saint Jean, constituent non des instructions données aux disciples, mais une prière adressée au Père, montre que nous avons réellement à supplier Dieu de nous conduire. Ce dont il s’agit, c’est que Dieu précède son peuple pèlerin sur la terre, comme il l’a fait dans l’ancienne alliance, lorsqu’il précéda son peuple dans la colonne de fumée et dans la colonne de feu. Il faut que l’unité de l’Église en Jésus Christ, telle qu’elle nous est donnée, mani­feste sa puissance sur la terre et sa réalité dans l’attitude con­crète des chrétiens et de leurs Églises, de manière à devenir transparente. Il y a donc quatre choses à constater dans Jean 17 :

1° L’unité des disciples et de l’Église, mentionnée trois fois expressément dans ce passage, est chaque fois mise en parallèle avec l’unité du Christ avec le Père ; et chaque fois, elle est mise en relation directe avec cette unité du Fils et du Père. L’unité surnaturelle du Père et du Fils est le modèle et le fondement de l’unité qui nous est donnée dans le monde. Le verset 11 dit, à propos des disciples : « Père saint, garde en ton nom ceux que tu m’as donnés, afin qu’ils soient un comme nous ». S’ils pour­suivent leur route au nom de Dieu et s’y maintiennent, ils parti­cipent au corps de Christ comme ses membres et comme tels, ils participent à l’unité du Chef, Jésus-Christ, avec son Père. Au verset 21, il est dit, à propos de l’Église future : « Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous ». La foi en Jésus introduit toute la chrétienté à venir sur la terre dans l’unité que Jésus possède avec son Père. Au v. 22 : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un – moi en eux et toi en moi. » Le fait que nous puissions voir sa gloire, la gloire du Fils unique venu du Père, fait que nous sommes englobés avec lui dans l’unité avec Dieu, parce qu’il vient de Dieu et que toutes ses œuvres sont issues de Dieu, selon sa requête au Père : « Qu’ils soient un en nous » (v. 21). Il s’agit d’une unité semblable à celle de deux personnes liées l’une à l’autre par ce qu’elles ont de plus profond.

2° La demande explicite de Jésus, que tous soient un (v. 21), fait entrer toute la chrétienté terrestre – dans toute son étendue spatiale et temporelle – dans cette unité, en tant que corps du Christ et oblige ainsi tous les chrétiens à se considérer comme unis entre eux. Des origines de l’Église jusqu’au jour du jugement dernier, toutes les générations auront à se considérer comme unies dans la communion de leur Seigneur, dans leur foi en leur Seigneur, dans leur témoignage rendu au Seigneur et leur service de ce Seigneur. De même, chaque génération, dans tout pays et en tout lieu, doit se savoir unie dans le cadre de son existence. Car le Père est uni au Fils et le Fils est uni à son Église ; et parce que le Fils est en tous, il les constitue tous dans l’unité.

3° Cette unité doit servir de témoignage devant le monde. Ils reçoivent l’unité de leur Seigneur « pour que le monde croie que tu m’as envoyé ». L’unité qui reflète la communion du Père et du Fils doit devenir visible et reconnaissable dans la vie concrète des chrétiens, dans les relations entre confessions et entre mem­bres, dans leur action au sein du monde. Toute faiblesse et toute souillure de cette unité en Christ jette la confusion sur le fait que la chrétienté possède l’amour du Père. De même que nous ne pou­vons attester devant le monde l’amour que Dieu nous a témoigné qu’en vivant de cet amour, en pensant, en parlant, en agissant dans cet amour, de même nous ne pouvons manifester cette unité avec Dieu et avec le Christ, telle qu’elle nous est donnée, qu’en vivant de cette unité, en pensant, en parlant, en agissant dans cette unité.

4° Au v. 23, Jésus parle encore de l’unité parfaite. Comme tout ce qui est parfait elle appartient à la vie nouvelle du royaume de Dieu. Mais maintenant déjà, au cours de notre pèlerinage du temps vers l’éternité, nous vivons de l’espérance consolante et stimulante que notre imparfaite unité atteindra un jour la per­fection et sera conduite à une unité qui manifestera parfaitement aux yeux du monde entier la gloire de Christ.

Nous devons avoir l’assurance que la prière sacerdotale de notre Seigneur a été exaucée par Dieu. Cela signifie par consé­quent que Dieu est disposé à nous conduire de telle manière que l’unité donnée à son Église manifeste dès aujourd’hui parmi nous sa puissance. Elle opère aujourd’hui déjà dans le monde dans lequel nous vivons, dans ce monde dont Jésus ne veut pas séparer son Église, parce qu’elle a une tâche à y remplir pour le bien même du monde. Elle manifeste sa puissance parmi nous dans le monde imparfait et pécheur, comme tout ce qui est terrestre, auquel nous avons part, dans la tension entre la diversité des membres du corps du Christ, dans la contradiction qui mène à la division des formes terrestres de l’Église, tension et con­tradiction que nous ne parvenons pas à surmonter. Nous aussi, chrétiens actuels, nous devons recevoir les bienfaits de cette unité des disciples avec Dieu, avec le Christ et les uns avec les autres, selon la requête faite par le Christ dans la prière sacerdo­tale. Dans cette unité-là – et non dans quelque tentative d’union que nous nous efforcerions de créer – se trouve pour nous la bénédiction de Dieu. Car toutes les formes imaginables d’unité ecclésiale organique, d’unité d’action ou de convictions ecclésias­tiques, si excellentes soient-elles, ne parviennent pas à créer la communion d’amour entre Dieu, Jésus et les chrétiens dont parle la prière sacerdotale et par laquelle – comme il est dit dans Jean 17, 17 – les disciples sont sanctifiés par la vérité ; ou comme le dit Jean 17, 26 : « Afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et que je sois en eux ».


4. La semaine universelle de prière est une semaine de prière en vue de l'obéissance nécessaire à la marche qu'il va falloir entreprendre pour suivre notre seigneur.

C’est dans la prière que l’Église de Jésus-Christ est la plus proche de son Seigneur. Parce que la connaissance de notre unité en lui ne nous laisse aucun répit, face à la désunion des Églises, mais nous tient continuellement en haleine, c’est auprès de lui que nous chercherons par la prière ses directives et sa force en vue de l’étape suivante.


En quoi consistera cette prochaine étape, c’est Dieu qui nous le dira dans la situation où nous sommes, si nous l’en prions au nom de Jésus. En tout premier, une chose qui nous aidera tou­jours à être unis dans la prière (cf. Mt 18, 19), c’est la semaine universelle de prière dans laquelle les Églises prient les unes pour les autres et ensemble et apprennent chacune à regarder et à connaître les autres en Christ comme des Églises qui veulent, elles aussi, servir le même Maître. Quelque différente que soit leur manière de le faire, quelque différente que soit l’image du Christ qui se reflète dans les traits caractéristiques de la piété, de la théologie et de la foi, c’est cependant le même Seigneur, l’unique Seigneur qui a fait des membres de ces Églises ses propres mem­bres.

Et parce que c’est notre Seigneur commun, la formule d’Ams­terdam en 1948 reste valable pour nous aujourd’hui : « Nous avons la ferme intention de demeurer ensemble ».

À partir de cette attitude fondamentale et en dépit de tous les obstacles causés par les diversités et la séparation, la puissance de l’unité opérera en nous. Elle éveillera en nous non seulement un intérêt pour les autres Églises, mais la conscience d’une res­ponsabilité à leur égard, comme l’exprime 1 Co 12, 26 : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui ». C’est ce qui nous permet de prendre part à la force et à la fai­blesse, aux joies et aux souffrances des autres Églises. Cela nous pousse aussi à entrer en dialogue les uns avec les autres, non seulement pour nous connaître, mais aussi pour donner l’occasion de maintenir la communion entre les Églises par un échange des dons spirituels qui leur ont été confiés pour l’utilité commune. « En fait, dans le monde, chaque Église a besoin d’être grande­ment enrichie d’une richesse qui lui serait communiquée si elle ouvrait son esprit et son cœur – et sa vie – aux charismes, dons de la grâce, qu’elle peut recevoir en se mettant au service des autres Églises » (Visser’t Hooft, Notre vocation commune). Par­tout où a lieu cette rencontre, fondée sur le commun fondement de notre appartenance à Jésus-Christ, elle nous prépare à écouter et à comprendre, à découvrir les vraies convictions du prochain avec lequel nous entrons en contact. Ce sera dès lors tout autre chose qu’un monologue déguisé en dialogue, dans lequel chacun parle avec lui-même en cherchant à persuader l’autre de son erreur. Les barrières rigides qui sont généralement dressées par la conscience ecclésiastique de notre propre confession lorsque nous regardons les autres confessions chrétiennes, seront ren­versées. Car nos yeux s’ouvriront à l’évidence : une confession n’est pas définie essentiellement par sa doctrine, mais présente une unité de vie spirituelle et corporelle qui détermine non seule­ment sa pensée, mais aussi tout un style de vie. De ces expé­riences sortira une attitude de disponibilité favorisant le contact, comme les préceptes pour les relations avec des chrétiens d’autres confessions, publiés dans l’annuaire vieux-catholique d’Allemagne, l’expriment fort bien :

- Nous voulons vaincre le mal, qui opère par définition dans toute communauté de croyants, par le bien.
- Nous nous gardons de toute généralisation superficielle, de toute fausse conclusion, de tout jugement erroné sur les autres confessions.
- Nous ne nous réjouirons pas de la faiblesse et des échecs des autres Églises, mais nous nous réjouirons de tous les signes de leur foi et de leur force.
- Nous croyons que le Saint-Esprit mobilise et dirige aussi les hommes qui ne sont pas de notre confession.
- Si nous ne parvenons pas à comprendre d’autres formes de piété, nous nous tairons respectueusement et, par déférence pour les convictions d’autrui, nous ne tolérerons pas que notre entou­rage en rie.
- Si, par dépit et par ressentiment humain, des chrétiens jugent partialement leur propre Église, nous nous efforcerons de contribuer à une mise au point objective.
- Les conversions sont très rares et toujours elles sont l’œuvre de l’Esprit de Dieu ; nous réprouvons résolument le prosélytisme facile.
- Nous voulons nous garder de toute forme d’orgueil et de complaisance confessionnelle.
- Nous abandonnons toute passion déplacée dans le dialogue confessionnel et nous efforçons de reconnaître la présence de Jésus-Christ dans les autres Églises.
- Pour autant que cela dépend de nous, nous nous efforçons d’écarter de tout exposé confessionnel les affirmations polémiques et erronées.
- Nous nous réjouissons de la foi authentique partout vivante chez les chrétiens des diverses confessions.

Cette attitude contribuera aussi à rapprocher les Églises en général qui constateront que ce qu’elles possèdent en commun ne légitime plus une séparation prolongée ; ou au contraire, à cons­tater qu’elles doivent conserver leur autonomie si c’est le seul moyen pour elles d’apporter leur contribution à l’ensemble de la chrétienté.

La semaine œcuménique de prière nous rendra un service capi­tal en renforçant en nous les énergies qui – comme le montre Jean 17 – doivent croître et augmenter grâce à l’union des dis­ciples avec Dieu, le Christ et les uns avec les autres. La force de la vérité (v. 17) est celle de l’amour (v. 26). Nous serons alors rendus capables d’agir comme membres du Christ, dans l’unité qui est donnée aux membres de son corps, forts et faibles, sains et malades, selon Ep 4, 15-16 : « Afin que nous croissions à tous égards en celui qui est le Chef, Christ. C’est de lui, et grâce à tous les liens de son assistance, que tout le corps, bien coordonné et formant un solide assemblage, tire son accroissement et s’édi­fie lui-même dans l’amour ».

Un exemple de véracité nous est donné par la lettre d’invita­tion à l’assemblée d’Amsterdam : « Nous n’aurons pas à faire comme si l’unité apparente entre chrétiens était plus grande qu’elle n’est réellement ». Il ne nous faut pas non plus parler d’unité de la foi tant que des Églises qui s’efforcent de faire reconnaître par les autres les vérités de foi qu’elles professent ne peuvent reconnaître la doctrine d’une Église de confession différente. Par amour pour la vérité, il faut reconnaître alors l’impossibilité de concilier les convictions, et cela non seulement dans les questions de détail, mais dans l’ensemble de l’interpré­tation qui est donnée de la réalité chrétienne. En outre, il faut se rappeler qu’aucun membre ne peut prétendre incarner tout le corps et imposer ses caractéristiques comme règle absolue du corps entier.

Par amour pour la vérité, nous avons surtout à nous demander si l’erreur en matière de foi et une attitude de piété déviée qui en est la conséquence, peuvent changer quoi que ce soit au fait que ces hommes appellent aussi Christ leur Seigneur et veulent le servir ; en outre, le Christ a déclaré qu’il ne mettrait dehors aucun de ceux qui viennent à lui. Sans doute ne pouvons-nous pas aller plus loin à la rencontre de ces frères en Christ que la conscience ne le permet. Mais ne faut-il pas nous rappeler que l’action de Dieu dans l’âme humaine est un champ clos qui nous est fermé et que même l’erreur peut ne pas être un obstacle au salut d’un être humain, voire de toute une Église ? En tout cas la confession de notre propre foi et la fidélité à la vérité reconnue ne peuvent exclure l’amour du frère en Christ, même s’il nous faut le considérer comme un frère qui se trompe. C’est dans l’amour que la véracité doit survenir ; il faut se rappeler le commandement du Christ : « À cela tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ». Car le langage de l’amour qui s’exprime partout où nous nous mettons au service des autres et cherchons à subvenir ensemble aux besoins de l’humanité, fait luire aux yeux du monde l’unité des Églises en Christ même dans leur diversité.


5. Conclusion

Pour conclure, disons : la semaine œcuménique de prière pour l’unité des chrétiens sera mal comprise si on veut lui assigner pour tâche de mettre fin à la multiplicité des confessions sur la terre et d’édifier dans notre monde, comme objet de la vue, l’Église chrétienne une et sainte que nous confessions comme un objet de foi. Dieu nous a enseigné à travers l’histoire du christianisme que toutes les tentatives de rendre visible une réalité objet de foi, dépassent les capacités humaines. Ni la vio­lence, ni la ruse tactique, ni le retour à un point quelconque du passé, ni l’exaltation – ou l’indifférence – qui veulent sauter par-dessus les murs de séparation, encore moins le silence ou une atténuation prudente des contrastes théologiques ou ecclésias­tiques n’aboutissent à un résultat quelconque. La manifestation visible de l’unité en Christ appartient aux derniers temps. Tant que nous sommes en chemin, nous ne nous sentirons ni totale­ment unis, ni totalement séparés. C’est pourquoi la semaine de prière œcuménique ne peut avoir pour objectif l’uniformisation de la multiplicité. Sa fonction reste plutôt de rendre transpa­rente 1’« Unité en Christ » dans la diversité et la désunion des Églises et de nous appeler sans répit à partir de cette unité en Christ pour être les membres de son corps, dont la tête est Christ : « Soyez les serviteurs les uns des autres, chacun avec le don qu’il a reçu, en bons intendants des diverses grâces de Dieu ». Ainsi, dans la reconnaissance pour l’unité donnée en Christ – dans la vigilance et la repentance, en écoutant la volonté de Dieu – dans l’humble requête pour la prochaine étape à franchir, l’Église peut servir son Seigneur dans « l’unité de l’Esprit par le lien de la paix » (Ep 4, 3). La prière commune prendra dès lors une forme telle que chacun pourra prononcer avec tous les autres un amen commun.


Erich Eichele
évêque luthérien allemand