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Boris Bobrinskoy

FONDEMENTS THÉOLOGIQUES DE LA PRIÈRE POUR L’UNITÉ.

Perspective orthodoxe

 

Introduction

Le point de départ de cette réflexion portera sur la personnalité et l’œuvre de l’abbé Couturier. Non pas que nous voulions igno­rer ou oublier les nombreux précurseurs et les multiples initia­tives qui, depuis plus d’un siècle, ont contribué à l’édification de la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens, telle qu’elle est vécue aujourd’hui dans le monde chrétien. Cette Semaine a déjà une longue histoire. Mentionnons en particulier la Semaine Universelle de Prière pour l’Unité des Chrétiens dans l’Alliance Évangélique Mondiale, dès 1846. L’Octave des saints apôtres Pierre et Paul (18-25 janvier) fut choisie en 1908 par le prêtre américain Paul Wattson, et confirmée en 1909 par le Pape Pie X. Le mouvement de Foi et Constitution proposa en 1920 une semaine de prière à la Pentecôte. Enfin, dans les mêmes années, Lord Halifax et le Cardinal Mercier engageaient les fameuses Conver­sations de Malines. Peu à peu un nouvel esprit irénique se for­mait.

 

Néanmoins, le rôle éminent de l’abbé Couturier, son rôle de précurseur du dialogue œcuménique et surtout de fondateur de la prière commune pour l’unité est indubitable. Plus qu’une tra­dition particulière de piété, au-delà de toute perspective de prosélytisme, c’est un esprit nouveau, une dimension prophétique qui se sont peu à peu imposés à la chrétienté universelle. Dans l’Église catholique, cet esprit a permis l’éclosion et la marche de l’idée du Concile. On connaît l’attrait que l’abbé Couturier a exercé sur le Pape Jean XXIII. Il ne faudrait pas sous-estimer son influence dans l’événement même et le déroulement du Concile.

 

L’abbé Couturier exerça par ailleurs une influence profonde et durable en dehors de l’Église catholique. Nombreux furent ses amis et correspondants anglicans, protestants et orthodoxes qui s’intéressèrent dès le début à l’idée d’une Octave Universelle de Prière pour l’Unité. La profonde humilité et en même temps l’audace inouïe de cette inspiration assurèrent la survie de cette initiative d’un simple prêtre brûlant de l’ardeur du Saint-Esprit et situant sa prière dans un esprit de totale disponibilité à la volonté de Dieu, ne demandant qu’une seule chose, c’est que la volonté de Dieu, volonté d’amour et d’unité, s’accomplisse : « qu’arrive l’Unité visible du Royaume de Dieu telle que le Christ la veut, et par les moyens qu’il voudra. »

 

Dès l’année 1935, cette formule « devenait le levier spirituel de toute la chrétienté en marche vers le recouvrement de son unité " (1). À cette même époque fut inaugurée la « Semaine de l’Universelle Prière » adoptée dès 1948 par la Commission de « Foi et Constitution » du Conseil œcuménique des Églises. De nos jours, cette semaine revêt la valeur d’une institution spiri­tuelle dans les diverses confessions chrétiennes et prend une ampleur particulière dans les paroisses depuis le Concile du Vatican II.

 

Mon thème particulier porte sur les fondements théologiques de la Prière pour l’Unité. En explicitant ce que me semblent être ces fondements théologiques, je préciserai d’emblée qu’ils sont eux-mêmes enracinés dans une réalité spirituelle qui constitua un des leitmotive théologiques de la prédication de l’abbé Cou­turier sur la Prière de Jésus pour l’unité des Chrétiens, conte­nue dans la prière « sacerdotale » de Jésus avant sa Passion : « que tous soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). La formulation théologique de la prière pour l’unité est ainsi précédée par l’expérience et la cer­titude de l’abbé Couturier que l’unité des chrétiens prend sa source et son modèle dans l’unité de vie et de nature des Trois Personnes divines. La théologie des « professionnels » se doit donc d’être humble et attentive devant l’élection par le Saint-Esprit de ses vrais théologiens, d’être à l’écoute de ceux qui parlent de Dieu à partir d’une vraie rencontre, de ceux qui rayonnent de sa lumière indicible.

 

Dans une première partie, je préciserai la place de la « prière sacerdotale » (Jn 17) dans l’ensemble de l’œuvre du salut accom­plie par Jésus-Christ ; j’en dégagerai la place particulière dans l’axe de la méditation sacerdotale du Christ, en m’efforçant d’en tirer des enseignements sur la demande particulière de l’unité.

 

Dans une seconde partie, je proposerai à partir de cette réflexion théologique sur Jean 17 quelques conclusions sur la prière chrétienne pour l’unité et sur la place de celle-ci dans un cadre plus général de redécouverte les uns des autres. J’y récapitulerai enfin quelques idées sur la structure trinitaire de notre prière chrétienne.

 


 

 

I

Parmi les paroles et prières du Christ rapportées par les quatre Évangélistes, la « prière sacerdotale » est la seule prière expli­cite du Seigneur pour l’unité des chrétiens. Sa place particulière dans le quatrième Évangile – entre le Discours des Adieux et la trahison de Judas, puis la Passion – rehausse son importance exceptionnelle dans la structure de l’Évangile, telle que l’a conçue l’Évangéliste. Ailleurs aussi, la préoccupation de Jésus pour l’unité se manifeste (2) . La prière en commun de deux ou trois est agréable au Père céleste et la présence de Jésus y est assurée (Mt 18, 19-20). La parabole du Bon Pasteur se conclut dans une promesse d’unité du troupeau autour du seul Pasteur (Jn 10, 16). Jésus est lui-même le Bon Pasteur (10, 11), il donne sa vie pour ses brebis (10, 11). Il la donne de lui-même, accomplissant ainsi l’ordre qu’il a reçu de son Père (10, 18). La parabole du Bon Pasteur rapproche déjà l’unité du troupeau de la mort du Pas­teur. Tel est le prix de l’unité que le Bon Pasteur versera. Enfin la prophétie involontaire du grand prêtre en exercice, Caïphe, rappelle aussi, dans une continuité remarquable avec l’intention de l’Évangéliste, que « Jésus devait mourir pour la nation, et non seulement pour la nation, mais encore pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 51-52).

 

C’est dans la prière sacerdotale que le souci de Jésus de l’unité de ses disciples se manifeste avec une intensité inégalée, non plus dans l’enseignement ou les paraboles, mais à la pointe même de la révélation évangélique, dans la prière solennelle pour l’Église. Je ne puis m’engager ici dans une analyse détaillée du chapitre 17 du quatrième Évangile. Je renvoie pour cela à la méditation du P. M. Villain, La prière de Jésus pour l’unité chrétienne (Casterman, 1960), inspirée par l’abbé Couturier. Pour notre propos, je me limiterai à quelques remarques d’ensemble sur la Prière Sacerdotale.

 

1°           La prière de Jésus avant sa Passion en Jn 17 revêt une importance exemplaire et unique dans l’axe de la méditation sacerdotale de Jésus pour le monde (3). Elle se situe déjà à l’intérieur de la gloire divine qui appartient au Verbe de Dieu de toute éternité, qui est cachée dans la nature humaine du Christ, dès 1’Incarnation, anticipée dans des moments d’élection, tels la Transfiguration, accomplie à travers la voie d’obéissance totale de la Passion, manifestée dès la Résurrection dans le corps transfiguré du Christ, le Seigneur, resplendissante en lui dans sa session glorieuse à la Droite du Père, d’où Il reviendra avec gloire juger les vivants et les morts. Tout le discours des Adieux nous situe dans le cadre de cette glorification déjà accom­plie et encore à parfaire (14, 31-32), glorification de la Croix et de l’exaltation céleste. L’intercession constitue un aspect primor­dial de la fonction du Médiateur ; elle recouvre toute la vie ter­restre du Sauveur, sa Passion, son agonie sur la Croix, enfin, selon la théologie de l’Épître aux Hébreux et du quatrième Évan­gile, elle se continue dans la gloire de la Session à la Droite du Père, au sein du sanctuaire céleste : « ... le Christ est entré dans le ciel lui-même, afin de paraître maintenant devant la face de Dieu, en notre faveur » (He 9, 24), « ... toujours vivant pour intercéder en leur faveur » (7, 25). « ... je prierai érôtèsô, rogabo le Père, et Il vous donnera un autre Paraclet... » (Jn 14, 16, etc.).

 

Ainsi, l’intercession céleste du Christ glorieux prend son origine dans la supplication terrestre de l’humiliation et de l’obéissance. Inversement, cette supplication terrestre se perpétue et constitue la substance de la méditation céleste du Seigneur glorifié (cf. Rm 8, 34 : « le Christ Jésus, mort... ressuscité, qui est à la droite de Dieu, il intercède pour nous »).

 

L’Évangéliste nous entrouvre ainsi un aspect du mystère de l’intimité des personnes divines, de l’amour qui gonfle et qui brûle le cœur de Jésus.

 


 

2°           Jean 17 est une prière de supplication, chargée d’une puis­sance infinie d’amour filial et d’obéissance, d’ardente certitude, mais aussi d’exigence, de volonté de l’exaucement de sa prière en faveur des disciples qui demeurent dans le monde. L’interces­sion a commencé, elle monte déjà vers le Père, elle continuera durant la Passion ; la Résurrection en marquera la puissance. La Pentecôte, en montrera l’exaucement pour tout le temps de l’Église. Cette intercession est aussi l’objet de la grande et glorieuse liturgie céleste, accomplie par l’unique Grand Prêtre et Médiateur et représentée et vécue dans la multiplicité des litur­gies eucharistiques de l’Église durant son devenir historique. Chaque Eucharistie est à la fois un mémorial de l’œuvre totale de la Rédemption, de la Pâque souffrante et glorieuse du Christ, de son intercession céleste permanente, une action de grâce, pour l’œuvre de notre salut, une supplication pour que les dons de l’Esprit de la Pentecôte continuent à se déverser dans les cénacles de nos assemblées eucharistiques. Dans ce mémorial eucharis­tique l’intercession sacerdotale du Christ est présente, elle se continue, elle s’accomplit, s’exauce. C’est ainsi qu’un lien intime et organique unit l’intercession céleste du Christ, inaugurée après la Dernière Cène à l’intercession eucharistique de l’Église en tout temps et en tout lieu où cette Eucharistie est célébrée. Il nous faut rappeler ici ce lien pour montrer combien l’Eucharistie constitue, par sa nature même, dans le temps de l’Église, la prière par excellence où l’Église continue la prière du Sauveur pour les croyants, ou plutôt où l’Église intègre sa prière et les prières des communautés locales à l’unique Prière qui a accès auprès du Père et qui est entendue et exaucée par lui.

 

3°           L’intercession sacerdotale du quatrième Évangile est donc l’épiclèse par excellence, celle qui se continuera dans la supplica­tion céleste (Jn 14, 16) et qui culminera dans l’envoi du Paraclet, de l’Esprit de vérité qui procède du Père. Tout le discours des adieux constitue une préparation des disciples au départ pro­chain du Maître. Mais la tristesse de la séparation se transfor­mera en joie, et « votre joie, nul ne pourra vous la ravir » (16, 22). Cette séparation est nécessaire : « La tristesse remplit vos cœurs... pourtant, je vous dis la vérité : il vaut mieux pour vous que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai » (16, 6-7).

 

L’Esprit Saint n’est pas toujours mentionné explicitement par son Nom. Mais la promesse du Paraclet est bien au centre du Discours, des Adieux. La venue du Paraclet est préférable à la présence de Jésus « selon la chair » parmi ses disciples. Le Para­clet demeure en eux (Jn 14, 16-17), il leur enseignera toute chose et les fera se ressouvenir de tout ce que Jésus leur a dit (14, 26). La connaissance des disciples est encore partielle avant la venue de l’Esprit de Vérité que Jésus leur enverra du Père. Le Paraclet leur révélera le visage de Jésus, et en lui, le Nom du Père. Cette révélation est une « consolation ». C’est dans le contexte de cette « consolation » du Saint-Esprit que nous devons comprendre tou­tes les promesses d’avenir du Discours des Adieux, concernant la joie parfaite, le don de la paix, la révélation par la connaissance et la vision, la présence de Jésus et du Père dans ceux qui gar­dent la Parole de Dieu (Jn 14, 23), la victoire sur le monde, acqui­se par le Christ lui-même (16, 33). Il n’est pas question du Saint-Esprit d’une façon systématique ou explicite dans la formulation de ces promesses, mais il est impossible de dissocier le don de l’Esprit de cette imminence de la force, du courage, de la joie, de la paix, de la connaissance parfaite. C’est tout cela l’œuvre de l’« autre Consolateur » celui qui révèle le Christ, celui dont le Christ est à la fois le Précurseur et le Donateur.

 

Dans la Prière Sacerdotale, le nom du Saint-Esprit n’est pas prononcé, mais il est présent à chaque moment de cette ardente supplication. La Prière Sacerdotale est encadrée par le thème de la gloire ; celle-ci avait déjà préludé au Discours des Adieux (13, 31-32). La gloire johannique est la gloire du Père, celle que le Fils avait auprès de lui avant que le monde fût (17, 1-5). Mais ce n’est pas une gloire solitaire dont le Christ jouit auprès du Père, mais une gloire débordante, dont participeront les disciples du Christ : « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux qu’où je suis, ils y soient aussi avec moi, afin qu’ils voient ma gloire... » (17, 24). La glorification temporelle du Christ passe par la Passion, elle est la condition du don de l’Esprit Saint (7, 37-39).

 

La Prière Sacerdotale rappelle le départ de Jésus ; ce départ est nécessaire, et préférable pour les disciples, afin que vienne sur eux le Paraclet, l’Esprit de la Consolation. C’est ainsi que les demandes de la joie parfaite (17, 13), de la consécration ou de la sanctification des disciples dans la Vérité doivent et peuvent être interprétées en relation à la Promesse du Consolateur. De même la prière pour la connaissance du nom du Père et la par­ticipation à l’amour dont le Père a aimé le Fils sont autant de signes visibles, de fruits de la présence de l’Esprit Saint. Nous pouvons en conclure avec certitude que tout le dynamisme de la prière sacerdotale, le mouvement même d’intercession du Média­teur est orienté vers la venue de l’autre Consolateur et qu’une relation intime profonde s’établit entre la Personne de l’Esprit Consolateur et tous les dons que Jésus invoque en faveur de ses disciples.

 


 

4°           Nous pouvons en venir maintenant au thème de l’unité et en préciser la portée dans la prière sacerdotale. Nous avons men­tionné plus haut la parabole du Bon Pasteur dans laquelle le prix de l’unité du Troupeau était le don de sa vie par le Pasteur pour ses brebis. L’unité du troupeau, son existence même comme corps organique est constamment menacée par les loups qui rôdent autour de la bergerie. Le sacrifice volontaire du Christ est donc conçu dans le quatrième Évangile comme un combat durant lequel les brebis sont dispersées et menacées dans leur existence. Cette idée est soulignée dans le Discours des Adieux : « voici venir l’heure – elle est venue – où vous serez dispersés chacun de son côté et me laisserez seul... dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde » (16, 32-33). La dispersion n’est donc pas définitive, la victoire du Christ reconstituera l’unité du troupeau.

 

La recommandation suprême du Discours des Adieux, c’est le commandement d’amour : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (15, 12 et 17). Cet amour est infini, car il prend sa source et son modèle dans « l’amour le plus grand », celui dont Jésus a aimé ses disciples, jusqu’à donner sa vie pour eux (15, 13). Cet amour lui-même se fonde dans l’amour dont le Père a aimé Jésus : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (15, 9).

 

Dans la Prière Sacerdotale, ce thème de l’amour est amplifié et concrétisé dans la notion d’unité qui n’apparaissait pas encore explicitement dans le Discours des Adieux. Dans la Prière, l’unité des chrétiens est mentionnée à plusieurs reprises, en des termes particulièrement solennels. D’une part, dans 17, 11, l’unité des disciples découle de leur appartenance au Père. Jésus prie (érôtô, rogo) pour eux. Nous avons déjà rencontré ce même verbe en Jn 14, 16, où Jésus annonce qu’après son départ, il priera, il sup­pliera son Père pour la venue du Paraclet. Ici ce verbe est em­ployé sans complément et la puissance de cette prière n’en est que soulignée. « Je prie pour eux » (Jn 17, 9). C’est une prière de vie, de salut, de survivance, malgré qu’ils restent dans le mon­de. « Garde en ton nom ceux que tu m’as donnés » (17, 11). Et c’est ici que s’exprime le souci d’unité : « pour qu’ils soient un comme nous ».

 

Plus loin, en 17, 21, l’unité découle de la consécration des dis­ciples dans la Vérité. Cette consécration confirme que les disci­ples ne sont pas du monde, comme leur Maître n’est pas du monde (17, 14 et 15). Ils sont pourtant envoyés dans le monde, comme Jésus lui-même fut envoyé dans le monde (17, 18). Pour cet apostolat est nécessaire la consécration, la sanctification, le revêtement de l’Esprit de Sainteté, de Gloire et de Présence de .Dieu. La consécration des disciples est aussi à l’image de celle du Maître. C’est une consécration en Vérité, dans l’Esprit de Vérité, pourrions-nous dire. Le fruit de cette prière de consécra­tion est de nouveau l’unité. Comme l’envoi dans le monde, comme la consécration dans la vérité, ainsi l’unité des disciples prend sa source dans l’être divin, dans les relations d’obéissance, de sanctification, d’intimité, d’unité des personnes divines. « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous » (17, 21). Ici la prière marque une progression importante. Le monde qui avait pris les disciples en haine, ce monde auquel les disciples n’appartiennent pas, est en fin de compte un monde où ils sont envoyés. L’unité d’amour des disciples est aussi un « signe » pour le monde, signe de la mission divine de Jésus lui-même « que tous soient un... afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (17, 21). Et un peu plus loin, encore plus fortement : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un – moi en eux et toi en moi – pour qu’ils soient parfaitement un, et que le monde sache que tu m’as envoyé et que je les ai aimés comme tu m’as aimé » (17, 22-23).

 

L’unité n’est désormais plus seulement une nécessité vitale, inhérente au troupeau du Christ, une condition de sa survie. Plus que cela, la conversion même du monde dépend de cette unité. Ce monde que Dieu a tant aimé (Jn 3, 16) ne peut reconnaître en Jésus le Fils du Père, ne peut avoir par Jésus accès au Père, ne pourra être ébranlé vers Jésus-Christ que lorsque l’amour de Dieu se sera incarné dans l’unité des chrétiens. Dieu lui-même a besoin de cette unité de ses disciples, sans laquelle le monde ne peut pas reconnaître et croire que Jésus est le Fils de Dieu et son envoyé.

 

Toute la prière sacerdotale révèle l’anxiété croissante de Jésus pour l’unité de son Église. Les germes de discordes, de jalousie, de préséances, d’ambitions temporelles ou spirituelles mêmes étaient déjà à l’œuvre dans la communauté apostolique. Toute l’intensité de l’intercession de Jésus, toute la puissance de consé­cration et de protection du Père, toute l’abondance de la conso­lation de l’Esprit de Vérité sont nécessaires pour garder l’Église dans l’unité et l’amour et la paix (4).

 

« Le mouvement de la prière de Jésus trahit une inquiétude, écrit le P. Villain, car tout va bientôt être accompli de la vic­toire de la Croix, et pourtant le péché continuera ses ravages, les hommes ne cesseront de courir à leur perte, les chrétiens dès demain seront dispersés. Jésus est au bord de ce gouffre où l’humanité si fragile et si peu résistante en face de l’Adver­saire menace de se précipiter. Tous les schismes sont latents devant ses yeux (...) Et, parce qu’il prie, sa prière traverse les siècles, elle demeure comme un « mémorial » devant le trône du Père. À cause d’elle, un frein est mis, un cran d’arrêt joue quelque part sur la pente des désagrégations, jamais la division ne saurait être complète... » (5).

 

Dans l’œuvre d’amour du Rédempteur, la prière ne s’oppose pas à l’action, à l’enseignement, à la « présence » de Jésus dans le monde. C’est dans la prière que sa présence active atteint sa plus grande intensité, que son combat contre les puissances de mal est le plus irréductible, que son œuvre d’unité est la plus efficace. La prière de Jésus qui recouvre sa vie entière, qui est un mode permanent et essentiel de sa relation au Père et de la sanctification du monde, cette prière rassemble et résume en un faisceau de lumière tout l’amour de Jésus pour ses disciples. Cet aspect global de la prière, recouvrant l’être total et la personne du Christ, doit se retrouver et se vérifier dans la vie même et la médiation sacerdotale et royale de l’Église pour le monde.

 


 

5°           L’intercession sacerdotale du Christ Jésus est scellée par une finale d’une force de détermination infinie, par un mot qui résonne comme l’Amen de Dieu, de celui qui est l’Amen, le Témoin fidèle et vrai (Ap 3, 14), en qui « il n’y a que oui, en qui ont leur oui toutes les promesses de Dieu, et par qui nous disons notre « Amen » à la gloire de Dieu » (2 Co 1, 19-20) ; c’est le « je veux » qui clôt la prière sacerdotale exprimant non seulement la demande de l’obéissance filiale, mais la volonté suprême de Celui qui est engagé déjà dans l’achèvement de la gloire trinitaire, de Celui devant qui tout genou fléchit, au ciel, sur terre et dans les enfers (Ph 2, 10), de Celui dont la fami­liarité avec le « Père » est infinie. « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi... » (Jn 17, 24).

 

Ce simple mot « je veux » nous révèle les limites de l’interces­sion, de la supplication, ou plutôt nous souligne son exaucement en Celui « qui a été mort et qui est vivant pour les siècles des siècles, détenant la clef de la Mort et de l’Hadès » (Ap 1, 18), en celui « qui, après sa victoire, a pris place auprès de son Père sur son trône » (Ap 3, 21). En Jésus, l’intercession et la dispensation coïncident, la médiation est à double sens : une sup­plication ardente auprès du Père (« je prierai le Père », « je prie pour eux ») et l’exercice de la volonté souveraine de vie, d’amour et de gloire pour les hommes. « Le vainqueur, je lui donnerai de prendre place auprès de moi sur mon trône, comme moi-même, après ma victoire, j’ai pris place auprès de mon Père sur son trône » (Ap 3, 21).

 

6°           Nous avons souligné au début de cet exposé la place orga­nique de la prière sacerdotale dans l’axe de la Médiation rédemp­trice de Jésus pour le monde. II y a une correspondance théologi­que intime entre la prière de Jésus au Cénacle et son intercession céleste. C’est dans le cadre de la liturgie unique de notre Grand Prêtre que la prière sacerdotale doit être comprise. Il s’ensuit donc que la prière de Jésus pour l’unité des disciples a une valeur constitutive et permanente, elle se perpétue dans la liturgie céleste, elle résonne dans tout le temps de l’Église. L’Église subsiste, survit à l’encontre des forces de dissociation, de dis­persion, par la puissance de cette prière qui la maintient dans l’être et dans l’unité, de même qu’elle la préserve dans la vérité, dans la sainteté et la gloire du Père.

 

C’est ainsi que dans sa célébration liturgique, l’Église rend grâces pour cette intercession toute-puissante, elle s’y associe par la supplication de l’assemblée eucharistique tout entière ; elle pénètre dans l’intimité de la gloire et de la vie divine que le Père déverse sur l’Église, par la demande du Fils, dans l’Esprit Saint. Chaque célébration eucharistique est par excellence une manifestation d’unité et une demande pour subsister dans cette unité ecclésiale.

 


 

II

 

Nous pouvons tirer quelques conclusions de cette réflexion théologique sur Jean 17.

 

1°           La seule prière explicite pour l’unité des chrétiens dans les Évangiles est celle que le Christ lui-même éleva au Père à un moment et dans des termes d’une solennité particulière. Cette prière pour l’unité est inséparable de l’intercession perpétuelle du Christ pour son Église. La proximité et le lien interne de la Prière sacerdotale et du Discours des Adieux soulignent la dimen­sion pneumatologique de la Prière Sacerdotale elle-même. Le fondement de l’Église, de son être, de sa sainteté, de son unité, ce fondement est bien trinitaire, et non seulement christocentrique, il découle du Père, il est demandé et donné par le Fils, il est vécu et accompli dans la plénitude et la diversité des dons de l’Esprit Saint. Une étude attentive des épîtres pauliniennes nous fournirait une confirmation de ce fondement trinitaire de l’Église, que nous avons dégagé du quatrième Évangile, en démon­trerait en particulier la dimension pneumatologique, parfois négli­gée, que la tradition de l’Église ancienne indivise, orientale ou occidentale a vécue avec une telle intensité, dans sa catéchèse comme dans ses confessions de foi. Il est bon de rappeler cette perspective trinitaire de la prière ecclésiale pour l’unité, dans un temps où le mouvement œcuménique tout entier redécouvre le fondement trinitaire de la foi chrétienne, et où le Conseil œcumé­nique des Églises a accepté à New-Delhi en 1961 de donner une base trinitaire à sa confession de foi commune. C’est dans la lex orandi que doit être mise en application la lex credendi que le COÉ s’est reconnue, afin que la confession de foi devienne aussi témoignage de vie. En effet toute la vie de l’Église découle de l’unité essentielle des Personnes trinitaires, de l’unité divine d’amour, et c’est dans la conformation à cette unité trinitaire que l’Église (et les chrétiens en elle) réalise sa plénitude de vie et de témoignage.

 

2°           Les dons du Saint-Esprit, parmi lesquels nous trouvons l’unité, l’amour mutuel, ces dons sont l’exaucement de la prière du Christ Jésus. Ces dons sont indivisibles et forment une condition totale et organique de l’avènement du Royaume de Dieu, de sa présence dans le monde qui est encore plongé dans les cadres de cet éon. L’unité est inséparable de la sainteté, de la sanctification par le Père. Cette consécration, cette mise à part est liée à son tour à la réception de la Parole de Dieu, qui est Parole de Vérité. C’est donc aussi à travers la connaissance du Père, dans son Fils, par l’Esprit de Vérité que nous est octroyée la vie éternelle (Jn 17, 3). Cette connaissance est impossible sans l’accomplissement du commandement nouveau, celui de l’amour. Les fruits de cet amour et de cette vie nouvelle dans la présence du Consolateur, c’est la paix du. Christ, c’est sa joie, la joie paradoxale de la séparation qui saisit les disciples au retour du Mont de l’Ascen­sion, quand ils retournèrent au Cénacle pour y attendre l’avènement de la Promesse, l’effusion du Paraclet. L’achèvement et la. plénitude eschatologique de cette vie nouvelle, c’est la gloire du Christ, celle qu’il a reçue de son Père, celle aussi qu’il donne en contemplation (en participation, dirions-nous) à ceux que le Père lui a donnés (Jn 17, 24).

 

Tel est donc le cadre vivant et global de cette unité pour laquelle le Christ a prié avant sa Passion, pour laquelle il ne cesse de prier auprès du Père, unité dont il nous accorde le don, dont il renouvelle la force dans le don du Saint-Esprit perpétué dans l’Église d’Eucharistie en Eucharistie.

 

L’unité dont le Christ fait don à son Église et qui constitue le fruit toujours renouvelé de son Intercession glorieuse, cette unité est donc un aspect d’une condition totale de participation à la vie de l’Esprit, aux dons multiples de celui-ci dont le Discours des Adieux et la Prière Sacerdotale nous ont fait état. Dans notre propre recherche et dans notre prière pour l’unité, il est bon de ne pas perdre de vue ce contexte « charismatique » de l’unité, et de se souvenir que c’est dans la mesure d’une ouverture totale à la grâce, à la lumière et à la paix de Dieu que l’unité s’imposera comme une réalité déjà vécue et donnée. L’unité chrétienne doit enfin vouloir se matérialiser, se vérifier dans les éléments de la foi, dans les structures de l’Église, dans le témoignage primor­dial de l’Église qu’est son amour, non seulement dans l’eschaton, par la foi, mais dans l’histoire, dans la vision.

 


 

3°           À son tour l’Église s’intègre à la prière du Christ pour l’unité. Chaque Eucharistie nous y associe, l’Église porte en elle cette promesse d’indéfectibilité de la présence du Seigneur, donc de sa prière, donc du don de l’unité.

 

C’est du fond du calice eucharistique que l’unité est vécue et proclamée ; c’est autour de l’autel ou de la table de la sainte cène que cette unité se manifeste dans sa plus grande mesure. C’est enfin dans l’impossibilité de l’intercommunion que le drame de la division des chrétiens est ressenti dans sa plus grande inten­sité.

 

Voilà pourquoi l’Eucharistie est un défi à la situation actuelle de l’Église, à son installation dans la division. Elle est un défi à la division des chrétiens, parce que le Christ ne peut être divisé, parce que son Corps, l’Église est une par nature, par promesse, par vocation. La division est donc une absurdité et un scandale ; l’acceptation de celle-ci comme une règle est une contradiction et une trahison à la volonté du Seigneur. Il faut donc prier avec plus d’ardeur pour que le scandale de la division soit surmonté à la base et à l’origine, dans le sacrement même de l’amour et de la communion, pour que l’unité soit réalisée dans sa pléni­tude visible dans le sacrement de l’Eucharistie, unité visible, telle que le Christ la veut et par les moyens qu’il voudra.

 

L’Église s’associe à la volonté d’unité du Christ : au « je veux » du Seigneur répond un « je veux » de l’Église. Cette volonté ecclésiale d’unité se situe dans la prière : elle reflète d’une part l’impatience et la souffrance de toutes les divisions humaines dans l’Église ; d’autre part, elle rappelle la confiance et la certi­tude inhérentes à l’intercession chrétienne et aussi la réalité du don de l’unité dans l’Église à travers les temps, malgré les divi­sions et les schismes renouvelés, mais incapables de compro­mettre définitivement les promesses de la Nouvelle Alliance.

 

C’est à ce propos qu’on peut se demander même s’il y a lieu de prier pour l’unité de l’Église, puisque cette unité est indéfecti­ble, et que la prière du Christ ne concernerait que l’unité des disciples, des chrétiens individuels. En réalité, le chrétien n’est pas isolé, ni coupé d’un contexte communautaire, et ce condition­nement communautaire détermine grandement son comportement tant intellectuel qu’affectif. L’estrangement d’abord, puis la division ne concernent pas seulement des individus isolés, mais des organismes ecclésiaux constitués, établis, vivants. L’affronte­ment et les péchés de discorde concernent autant les commu­nautés locales, régionales, ethniques, continentales que les indi­vidus. Dans la mesure où l’Église s’organise en fonction des cadres de ces communautés, et où elle est incapable de s’élever au-dessus des querelles partisanes, elle est elle-même solidaire des divisions. Ainsi, les divisions des chrétiens tendent toujours à la division de l’Église. Néanmoins, la présence de l’Esprit Saint dans l’Église permet de ne pas considérer ces barrières comme infranchissa­bles et offre une espérance inébranlable de redécouverte de l’unité visible et tangible, même et surtout pour le monde.

 

4°           C’est ici qu’il faut souligner que toute prière commune pour l’unité, toute manifestation commune d’amour, tout geste com­mun de solidarité, d’entraide, de miséricorde, toute recherche d’approfondissement des traditions respectives sont autant de préparations de l’acte final de « communion eucharistique », s’inscrivent comme autant de gestes, d’efforts à contre-courant des forces de dispersion et d’estrangement, vont tous dans le sens de la prière du Seigneur pour l’unité, sont aussi le fruit de cette prière, le signe de la présence des dons de l’Esprit Saint.

 

Il faut multiplier et varier les gestes, les actes, les manifesta­tions d’unité, habituer les chrétiens à prier ensemble, à réfléchir dans un langage commun, à vivre en frères, en un mot réappren­dre à aimer, selon la parole de l’Apôtre : « Si quelqu’un, jouis­sant des richesses du monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17). Ces gestes d’amour doivent déborder de la communauté locale, ils doivent dépasser même le cadre de plus en plus restreint et « minoritaire » et aussi de plus en plus « nanti » de la chrétienté, afin de partager le pain, le vin et l’huile, les dons naturels de Dieu à l’homme, de les partager dans leur usage immédiat avec ceux qui ont faim et soif.

 


 

5°           En même temps que se produisent ces marques d’amour, la prière doit s’intensifier, la prière dans le secret du cœur et la prière en commun. Il n’y a pas à choisir entre ces deux modes de prière, ils se requièrent et se complètent mutuellement. Il est temps que se développe, à côté des programmes de réunions communes de prière, une éducation de la prière, une orientation de celle-ci vers la demande de l’unité, une spiritualité de la prière pour l’unité, en tous temps et en tous lieux. Oublier cette dimen­sion intérieure de la prière, c’est dévitaliser la prière en commun pour l’unité, c’est lui ôter son aiguillon.

 

Toute prière privée est une prière dans l’Esprit Saint, et elle s’adresse en dernier recours au Père, par le Christ. Elle s’intègre donc aux prières de l’Église, à la prière incessante du Christ lui-même, elle est inspirée et mue par l’Esprit du Christ ; si elle est authentique et vivante, elle implorera la reconstitution de l’unité, à tous les niveaux de cette unité : de l’homme intérieur, réconcilié avec lui-même, de la famille, de la communauté, de la paroisse, de la nation, de la grande famille universelle des hommes, au-delà des préjugés et barrières de langues, classes ou races. Toute prière privée a sa place dans la symphonie liturgique que dirige le Grand Prêtre Jésus lui-même ; la prière est donc par nature eucharistique, liturgique même quand elle est dite ou murmurée dans le seul à seul du dialogue de l’homme avec son Seigneur. C’est ici que l’orthodoxe aimera à rappeler la richesse de la spiritualité orientale traditionnelle de la « prière de Jésus » ou « prière du cœur », qui constitue peut-être le secret et la clef de toute l’expérience de la prière dans l’Orthodoxie.

 

6°           Enfin la prière commune, communautaire a une place parti­culière dans cette symphonie liturgique. Elle est une manifesta­tion, surtout lorsqu’elle unit des chrétiens encore installés dans la séparation, elle est un témoignage que ces séparés, ces excom­muniés mutuels se reconnaissent, se redécouvrent à nouveau com­me frères, comme amis, comme membres de la même famille. Et c’est là que revêt toute sa valeur la prière dominicale, qui est elle-même théologiquement inséparable de la prière sacerdotale. Le Notre Père est une intercession dans le Christ Jésus pour l’avènement du Royaume, la sanctification du Nom de Dieu, l’accomplissement de sa volonté. Tous ces éléments se retrouvent dans la prière sacerdotale. La variante pneumatologique du Notre Père, selon saint Luc (11, 2) est connue aussi : « Que vienne ton Esprit Saint (sur nous) et qu’il nous purifie ». Il est utile de rappeler cette tradition qui remonte certainement aux commu­nautés judéo-chrétiennes primitives (6), et d’en enrichir notre catéchèse du Notre Père. Le Notre Père est normatif de toute prière chrétienne et englobe toutes nos intentions et nos suppli­ques, en les soumettant à la volonté sanctifiante de Dieu : « Si nous prions comme nous devons prier, écrit saint Augustin, nous ne pouvons rien dire d’autre que ce qui est contenu dans cette prière » (7) L’Esprit Saint nous pousse lui-même en ces jours dans une pédagogie, un apprentissage d’unité. Il faut bien préciser que la prière de l’unité est une prière pour l’unité, est une prière des divisés, mais qu’à la fois nous nous y situons dans la prière du Christ, dans sa volonté d’unité, et que cette volonté du Christ est suffisamment grande pour que nous puissions nous y réfu­gier sans crainte.

 


 

7°           Un dernier élément concerne les différentes prières pour l’unité. Elles sont trinitaires parce que toute prière est trinitaire par nature, nous l’avons vu chez saint Jean. Mais la dynamique de l’intercession comporte des mouvements différents qui se complètent. Le quatrième Évangile fait état de l’intercession du Christ auprès du Père pour la descente de l’Esprit de Vérité. L’Épître aux Hébreux nous témoigne du même mouvement d’in­tercession du Grand Prêtre glorifié qui intercède pour nous auprès du Père (He 7, 25). Enfin l’Épître de saint Paul aux Romains, employant le même terme rare « intercéder » (huper) entunkha-nei, interpellare, postulare, qu’utilise Hébreux 7, 25, diversifie les modes d’intercession en appliquant ce terme « intercéder » à la fois au Christ et au Saint-Esprit, dans le cadre du même huitième chapitre. Au verset 34, nous lisons (et c’est bien dans la ligne du quatrième Évangile et de l’Épître aux Hébreux), que « le Christ Jésus... [qui] intercède pour nous ». Mais un peu plus tôt, et cela à deux reprises, cette intercession est attribuée au Saint-Esprit : « nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements inef­fables, et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit et qu’il intercède pour les saints conformément aux vues de Dieu » (Rm 8, 26-27).

 

Il est donc question ici d’une double intercession, celle du Christ glorifié, mais aussi celle du Saint-Esprit. Dans la première l’Église se joint à l’intercession du Christ pour implorer la venue du Saint-Esprit et des dons multiples de celui-ci. C’est la forme classique de l’épiclèse pneumatologique. Elle remonte à la théo­logie du quatrième Évangile.

 

Dans la seconde, l’Église reçoit l’Esprit au plus profond d’elle-même, se pénètre intimement de lui par l’effusion de ses dons, de telle sorte que c’est l’Esprit même qui intercède en nous, qui nous fait nous écrier « Abba Père », qui atteste que nous som­mes enfants de Dieu, qui témoigne enfin de la venue du Seigneur Jésus. C’est en l’Esprit que l’Église est Épouse, parée et embellie de ses dons, inspirée et enflammée par l’Esprit dans son attente impatiente du retour du Christ Jésus : « Maranatha, viens, Sei­gneur Jésus Christ ». « L’Esprit et l’Épouse disent : Viens ! que celui qui écoute dise : Viens ! Et que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement... » (Ap 22, 17).

 

Toutes les structures, toute la vie de l’Église, sa prière surtout, sont déterminées par cette double médiation au Père : du Fils pour l’Esprit et de l’Esprit pour le Fils, par ce service et ce témoignage mutuels, par cette double présence réelle des deux consolateurs et, en eux et à travers eux, par la rencontre du Père, source et terme de la communion trinitaire de l’Église.

 

Que nos prières communes pour l’unité portent la marque de cette diversité et complémentarité du Fils et de l’Esprit. Dans le cadre traditionnel de la prière au Père, osons dans le Saint-Esprit invoquer le Christ, pour que son intercession dure, osons dans le Christ invoquer le Saint-Esprit dans ces prières que la tradition occidentale ou orientale aime prononcer (Roi céleste ou Veni Creator Spiritus), pour que notre prière d’unité soit vrai­ment sa prière, inspirée, portée par lui, et exaucée en lui, modelée pour ainsi dire dans les « mains » de Dieu.

 


 

La Prière pour l’unité se doit de dépasser le cadre temporel d’une Octave qui ne prétend d’ailleurs pas être limitative, mais qui n’a d’autre but que de proposer des temps de rassemble­ment et de prière commune, préparés par une information adé­quate et accompagnés de gestes de fraternité, offrandes, collectes, etc. Par ailleurs l’impulsion acquise dans ces « Octaves » à lon­gueur variable doit pouvoir être appliquée par les communautés dans leur mémorial, leur intercession, comme une des intentions de prière les plus centrales et les plus constantes. Il ne faudrait donc pas risquer de scléroser l’Octave Universelle de Prière, dont la valeur pédagogique et spirituelle est énorme et universelle­ment reconnue, en l’enfermant dans une institution trop fixe, trop bien établie. Que notre préoccupation soit ici de chercher à lui préserver sa jeunesse, son dynamisme, tels que nous les avons vécus surtout dans les temps d’élection que furent ces dernières années, autour du Concile, dans l’immense espérance d’unité que le pape Jean XXIII a su éveiller en nous.

 

Boris Bobrinskoy

 


 

1. Maurice Villain, in Œcuménisme spirituel, Casterman, 1963, p. 21.

 

 
2. Signalons à ce sujet l’étude de F.-M. Braun (« Quatre "signes" johanniques de l’unité chrétienne », in New Testament Studies IX, Cambridge, 1962-1963, pp. 147-155) dans laquelle l’auteur opère une distinction entre les textes johanniques « majeurs » sur l’unité : la Parabole du Bon Pasteur (10, 1-18), l’allégorie de la Vigne et des rameaux (15, 1-8) et la Prière dite sacerdotale (17) ; et les « signes » johanniques de l’unité : le rassemblement des restes de pains (6, 12-13), la prophétie involontaire de Caïphe (11, 47-52), le partage des vête­ments et de la tunique sans couture (19, 23-24) et la pêche miraculeuse après la Résurrection (21, 1-11). « Ces quatre signes forment avec les textes majeurs un système cohérent (p. 155), manifestant, il nous semble, une intention suivie de l’Evangéliste de dégager la préoccupation constante de Jésus de l’Unité.
 
3. Que l’on interprète Jn 17 dans le sens d’un récit historique ou comme une réflexion théologique du Quatrième Evangéliste, basée elle-même sur des témoi­gnages historiques qu’il aurait réordonnés, ne modifie en rien la légitimité de l’usage de Jn 17 par la théologie chrétienne sur la méditation sacerdotale per­manente de Jésus Christ pour ses disciples.
 
4. On objectera que d’après les termes de Jn 17, Jésus ne prie pas pour l’unité de l’Église, mais pour celle de ses disciples, de ceux qui croient en lui, et que par conséquent une stricte exégèse ne peut tirer de la « prière sacer­dotale » de Jn 17 les éléments d’une théologie de la Prière pour l’unité de l’Église. Certes, l’ecclésiologie (de même que la pneumatologie) n’est qu’implicite en Jn 17. Elle y est pourtant proche, à fleur de peau même, dans le contexte du quatrième Evangile, où l’unité des disciples revêt un caractère organique, organisé, hiérarchique même. La plupart des passages johanniques concernant l’unité sont des passages vraiment ecclésiologiques : le Bon Pasteur et la Ber­gerie, le rôle des disciples lors de la multiplication des pains, la pêche mira­culeuse, le rôle respectif de Pierre et de Jean à travers tout le quatrième Evangile, etc... Cf. F.-M. Braun, op. cit
 

5. M. Villain, La prière de Jésus, pp. 95-96.

 

6. Cf. A. Hamman, La Prière, vol. J, Tournai, 1959, p. 134.

 

7. Epis. 130, 12, 22 ; PX. 33, 502.