Formation et recherche Ressources documentaires Fondements de la prière pour l'unité Fondements théologiques de la prière pour l'unité - Perspective orthodoxe

 

4°           Nous pouvons en venir maintenant au thème de l’unité et en préciser la portée dans la prière sacerdotale. Nous avons men­tionné plus haut la parabole du Bon Pasteur dans laquelle le prix de l’unité du Troupeau était le don de sa vie par le Pasteur pour ses brebis. L’unité du troupeau, son existence même comme corps organique est constamment menacée par les loups qui rôdent autour de la bergerie. Le sacrifice volontaire du Christ est donc conçu dans le quatrième Évangile comme un combat durant lequel les brebis sont dispersées et menacées dans leur existence. Cette idée est soulignée dans le Discours des Adieux : « voici venir l’heure – elle est venue – où vous serez dispersés chacun de son côté et me laisserez seul... dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde » (16, 32-33). La dispersion n’est donc pas définitive, la victoire du Christ reconstituera l’unité du troupeau.

 

La recommandation suprême du Discours des Adieux, c’est le commandement d’amour : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (15, 12 et 17). Cet amour est infini, car il prend sa source et son modèle dans « l’amour le plus grand », celui dont Jésus a aimé ses disciples, jusqu’à donner sa vie pour eux (15, 13). Cet amour lui-même se fonde dans l’amour dont le Père a aimé Jésus : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (15, 9).

 

Dans la Prière Sacerdotale, ce thème de l’amour est amplifié et concrétisé dans la notion d’unité qui n’apparaissait pas encore explicitement dans le Discours des Adieux. Dans la Prière, l’unité des chrétiens est mentionnée à plusieurs reprises, en des termes particulièrement solennels. D’une part, dans 17, 11, l’unité des disciples découle de leur appartenance au Père. Jésus prie (érôtô, rogo) pour eux. Nous avons déjà rencontré ce même verbe en Jn 14, 16, où Jésus annonce qu’après son départ, il priera, il sup­pliera son Père pour la venue du Paraclet. Ici ce verbe est em­ployé sans complément et la puissance de cette prière n’en est que soulignée. « Je prie pour eux » (Jn 17, 9). C’est une prière de vie, de salut, de survivance, malgré qu’ils restent dans le mon­de. « Garde en ton nom ceux que tu m’as donnés » (17, 11). Et c’est ici que s’exprime le souci d’unité : « pour qu’ils soient un comme nous ».

 

Plus loin, en 17, 21, l’unité découle de la consécration des dis­ciples dans la Vérité. Cette consécration confirme que les disci­ples ne sont pas du monde, comme leur Maître n’est pas du monde (17, 14 et 15). Ils sont pourtant envoyés dans le monde, comme Jésus lui-même fut envoyé dans le monde (17, 18). Pour cet apostolat est nécessaire la consécration, la sanctification, le revêtement de l’Esprit de Sainteté, de Gloire et de Présence de .Dieu. La consécration des disciples est aussi à l’image de celle du Maître. C’est une consécration en Vérité, dans l’Esprit de Vérité, pourrions-nous dire. Le fruit de cette prière de consécra­tion est de nouveau l’unité. Comme l’envoi dans le monde, comme la consécration dans la vérité, ainsi l’unité des disciples prend sa source dans l’être divin, dans les relations d’obéissance, de sanctification, d’intimité, d’unité des personnes divines. « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous » (17, 21). Ici la prière marque une progression importante. Le monde qui avait pris les disciples en haine, ce monde auquel les disciples n’appartiennent pas, est en fin de compte un monde où ils sont envoyés. L’unité d’amour des disciples est aussi un « signe » pour le monde, signe de la mission divine de Jésus lui-même « que tous soient un... afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (17, 21). Et un peu plus loin, encore plus fortement : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un – moi en eux et toi en moi – pour qu’ils soient parfaitement un, et que le monde sache que tu m’as envoyé et que je les ai aimés comme tu m’as aimé » (17, 22-23).

 

L’unité n’est désormais plus seulement une nécessité vitale, inhérente au troupeau du Christ, une condition de sa survie. Plus que cela, la conversion même du monde dépend de cette unité. Ce monde que Dieu a tant aimé (Jn 3, 16) ne peut reconnaître en Jésus le Fils du Père, ne peut avoir par Jésus accès au Père, ne pourra être ébranlé vers Jésus-Christ que lorsque l’amour de Dieu se sera incarné dans l’unité des chrétiens. Dieu lui-même a besoin de cette unité de ses disciples, sans laquelle le monde ne peut pas reconnaître et croire que Jésus est le Fils de Dieu et son envoyé.

 

Toute la prière sacerdotale révèle l’anxiété croissante de Jésus pour l’unité de son Église. Les germes de discordes, de jalousie, de préséances, d’ambitions temporelles ou spirituelles mêmes étaient déjà à l’œuvre dans la communauté apostolique. Toute l’intensité de l’intercession de Jésus, toute la puissance de consé­cration et de protection du Père, toute l’abondance de la conso­lation de l’Esprit de Vérité sont nécessaires pour garder l’Église dans l’unité et l’amour et la paix (4).

 

« Le mouvement de la prière de Jésus trahit une inquiétude, écrit le P. Villain, car tout va bientôt être accompli de la vic­toire de la Croix, et pourtant le péché continuera ses ravages, les hommes ne cesseront de courir à leur perte, les chrétiens dès demain seront dispersés. Jésus est au bord de ce gouffre où l’humanité si fragile et si peu résistante en face de l’Adver­saire menace de se précipiter. Tous les schismes sont latents devant ses yeux (...) Et, parce qu’il prie, sa prière traverse les siècles, elle demeure comme un « mémorial » devant le trône du Père. À cause d’elle, un frein est mis, un cran d’arrêt joue quelque part sur la pente des désagrégations, jamais la division ne saurait être complète... » (5).

 

Dans l’œuvre d’amour du Rédempteur, la prière ne s’oppose pas à l’action, à l’enseignement, à la « présence » de Jésus dans le monde. C’est dans la prière que sa présence active atteint sa plus grande intensité, que son combat contre les puissances de mal est le plus irréductible, que son œuvre d’unité est la plus efficace. La prière de Jésus qui recouvre sa vie entière, qui est un mode permanent et essentiel de sa relation au Père et de la sanctification du monde, cette prière rassemble et résume en un faisceau de lumière tout l’amour de Jésus pour ses disciples. Cet aspect global de la prière, recouvrant l’être total et la personne du Christ, doit se retrouver et se vérifier dans la vie même et la médiation sacerdotale et royale de l’Église pour le monde.