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2. La prière de Jésus dans l'histoire du salut

a) En Jésus, Dieu a trouvé une volonté et un cœur d’homme parfaitement communiants à sa volonté. L’âme et la conscience de Jésus sont totalement et parfaitement ouvertes et offertes à servir, dans l’humanité, la réalisation, non pas d’un paragraphe particulier du grand livre de l’Histoire, mais de la totalité du dessein de Dieu sur le monde ; dessein de salut enveloppant et englobant toute l’histoire humaine. On pourrait développer ici le thème de l’âme filiale de Jésus et citer une fois de plus les textes qui nous la révèlent : « Je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29). Ce n’est pas un thème de piété seulement, il a une valeur dogmatique décisive. Le plan de Dieu est d’avoir constitué en Jésus la réalité parfaite du rapport filial de l’homme avec lui et de faire participer toute l’humanité à cette réalité, de sorte que tous puissent, en Jésus-Christ, dire unanimement « Notre Père ! » (4) D'après l’épître aux Hébreux, Jésus est prêtre en tant que Fils (5) et il réalise ce sacerdoce en ayant en tout une attitude filiale toute rapportée au Père, toute obéissante et aimante (6).


De ce dessein de Dieu à la réalisation duquel il s’ouvre et s’offre tout entier, Jésus connaît les circonstances crucifiantes. Elles lui apparaissent comme s’imposant à son obéissance aimante et filiale, du fait que le Père en a ainsi décidé. Il en parle lui-même en ces termes : « II fallait, il faut » ; « afin que les Écritures soient accomplies ». Ces expressions se rapportent presque toutes à la Passion de Jésus et aux épreuves du combat pour le Règne de Dieu (7). C’est précisément quand, « sachant que son heure était venue », Jésus s’apprête à entrer dans sa Passion, qu’il déclare : « II faut que le monde sache que j’aime le Père et que j’agis comme le Père me l’a ordonné. Levez-vous ! Partons d’ici ! » (Jn 13, 1 ; 14, 30-31). On a bien noté que la tentation de Jésus porte précisément sur cette voie doulou­reuse que le Père a tracée, sur le messianisme du Serviteur souf­frant (Mt 4, 1-11 et par. ; Mc 8, 32-33). Jésus sera, précisément, le Serviteur, avec l’immense valeur cultuelle attachée dans la Révélation biblique aux mots « servir, serviteur » (8), en ce qu’il exécutera la volonté de Dieu.

Du jour où la deuxième Personne de la Sainte Trinité a pris chair dans le sein de Marie, un cœur parfaitement filial a com­mencé de battre dans le monde ; il a existé une conscience et une liberté humaines qui se sont ouvertes et offertes à Dieu pour que sa volonté de salut pût se déployer parfaitement. Le monde a eu son centre ou son sommet de prière d’adoration, d’imploration, de communion au mystère de Dieu et d’action de grâces. Ce n’est pas seulement la prière des âmes fidèles, c’est le gémissement de toute la création en travail, dans l’attente d’une rédemption totale (cf. Rm, 8, 18-25) qui passe par la cons­cience et la prière de celui qui est le Premier-Né de toute créa­ture, le Principe, le Premier-Né d’entre les morts (Col 1, 15 et 18 ; He 1, 6). « Per Dominum Nostrum Jesum Christum » : tout passe par lui. Il est le Prêtre unique, le grand célébrant du monde. Il est, en son corps offert, le temple unique (Jn 2, 18-22) dans lequel il nous faut entrer pour prier.

C’est dans cette obéissance aimante et filiale que Jésus trouve sa gloire. Car il ne s’agit pas de cette gloire fragile et superfi­cielle que les hommes cherchent, comme horizontalement, à droite et à gauche, dans l’appréciation flatteuse que les autres hommes font d’eux, mais de cette approbation que le Fils-Serviteur trouve, comme verticalement, auprès de son Père : cf. Jn 5, 44 ; 7, 18 ; 8, 54. C’est, au sens le plus formel, « une gloire du Fils unique » (1, 14 et 18).

C’est pourquoi, d’une façon si déroutante pour notre sens charnel, Jésus voit venir cette gloire quand commence sa Pas­sion : Jn 8, 28; 10, 17-18; 17, 1 et 4-5; cf. Ph 2, 5-11.

b) Les Évangiles (et l’Épître aux Hébreux) nous renseignent sur la prière de Jésus ; assez discrètement sur son mode concret ; avec assez de précision sur ses objets (9). S’il s’agit de ce qu’il a demandé, et donc de ce qui pouvait faire l’objet de son « espérance », cela recouvre deux ordres d’objets : sa propre glorification, ses disciples ou son Église.

C’est très précisément ce que nous trouvons dans la prière que nous a rapportée saint Jean en son chapitre 17ème, qu’un luthérien du XVIème siècle, David Chytoraeus, a appelée « Praedicatio Sumni Sacerdotis », la Prière sacerdotale, et que, pour notre part, nous préférons appeler la Prière apostolique. On pourrait dire aussi bien Prière missionnaire, Prière ecclésiastique, Prière catholique. Il existe plusieurs commentaires exégétiques ou spirituels de ce texte sublime que nous connaissons bien. Ce n’est pas le lieu d’en proposer un de plus, mais il est indispensable de le situer. Il résume toute la vision johannique de l’œuvre pour laquelle Jésus a été envoyé ; on y trouve tous les thèmes décisifs de cette vision. C’est le moment où le grain va mourir pour renaître en moisson. C’est le testament du Seigneur (« je veux » ; v. 24). Il exprime le lien entre ce que Jésus a fait ou va faire en sa propre chair et ce qu’il veut accomplir en son Corps, formé de ses fidèles, selon ce dynamisme en vertu duquel le mys­tère du Christ se poursuit dans ce Corps. Ainsi Jésus y inclut et y exprime l’avenir de lui-même, qu’il aura dans les chrétiens.

Il le fait sous forme de prière, c’est-à-dire de désir ou de volonté dans une condition de soumission à un Autre, dont la décision est souveraine. Mais la prière de Jésus est parfaitement conforme au dessein de salut de Dieu, avec l’universalité duquel elle s’identifie ici. Elle est toujours exaucée : Jn 11, 42.

On pourrait soulever la question de savoir si les versets 11b (qui vise les Apôtres) et 20-23 (ut omnes unum sint) sont appli­cables à la division et à la réunion des chrétiens, ou s’ils visent simplement l’Église et ses membres. Cela poserait d’ailleurs la question de l’extension de l’Église... Quelle que soit la réponse à lui donner en exégèse, cette question est ecclésiastiquement et théologiquement résolue, pour nous, par l’usage fait de ce texte dans le sens œcuménique, au su et de l’aveu du Magistère pas­toral : bien mieux, par l’usage fait, à l’époque moderne, sinon contemporaine, par ce Magistère lui-même (10).

c) Saint Grégoire de Nysse a écrit, à propos de Moïse, de David et de tous les hommes de Dieu dans la vie desquels Dieu a dis­posé des ascensions progressives : « Celui qui monte ne s’arrête jamais, allant de commencement en commencement par des com­mencements qui n’ont jamais de fin » (11). Le P. J. Daniélou applique heureusement ce texte à une philosophie ou une théologie de l’histoire (12). L’histoire, en effet, avance, soit à l’échelle de nos vies personnelles, soit à l’échelle collective, par des initiatives ou des commencements qui, une fois posés dans la trame du temps, changent tout ce qui suit. Le monde n’est pas le même après Socrate, après Pascal. Ma vie n’est pas la même après ma profession religieuse, mon ordination, mon entrée au travail, mon mariage, après telle maladie, tel insuccès, telle lecture... Il y a, dans l’histoire, des commencements dont la suite se déroule longtemps et peut-être indéfiniment. À plus forte raison dans l’histoire collective du salut, Moïse, David, Paul de Tarse, Augustin, Vincent de Paul, les saints fondateurs, ont vécu une fois mais ce qu’ils ont été et fait est encore présent et vivant parmi nous.

S’il s’agit de Jésus-Christ, ceci est vrai à un plan nouveau. Non seulement au plan banal et commun des paroles et des exemples laissés par un génie religieux – ce que même les incroyants admettent –, mais au plan d’une efficacité que le Christ doit au fait de son ontologie théandrique et de sa prédestination ou mission à être le Chef de tous les hommes. Le thème de la valeur permanente, non seulement au plan de l’exemple mais à celui de l’efficience, des « mystères » de Jésus, est un thème traditionnel, dont les fondements bibliques et dogmatiques sont solides. Saint Thomas connaît le thème : selon lui. tout ce que le Christ a fait ou souffert dans la chair pour notre salut garde, dans son exis­tence glorieuse, une vertu qui cause ou causera instrumentalement en nous les effets correspondants (13). Cela signifie que nous pouvons nous appuyer sur les actes et souffrances du Christ, non seulement comme sur des exemples, non seulement comme sur des mérites dont les fruits peuvent s’inscrire à notre bénéfice, mais comme des sortes de sacrements dont Dieu se sert pour opérer ce qu’ils signifient. Nous pouvons les invoquer devant Dieu comme les titres sacrés à être enten­dus : ce que la Tradition appelle l’obsecratio (14). Bien que la Prière de Jésus pour l’unité des siens n’ait été prononcée qu’une fois et qu’elle soit passée comme fait concret, elle demeure actuelle, non seulement du fait que le Seigneur glorifié intercède sans cesse pour nous (He 7, 25) mais du fait que, depuis le ciel où il siège à la droite de Dieu, il opère instrumentalement en rela­tion avec ce qu’il a fait, dit et souffert pour notre salut tandis qu’il était en la chair.